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Cheikh Tidiane Gadio: Sur la Syrie, «l'Afrique ne peut pas se murer dans le silence»

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Alors que les puissances occidentales assurent que des frappes contre les forces du président Bachar el-Assad ne sont plus qu'une question de jours, l'Afrique s'illustre par son mutisme. Et selon Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal et dirigeant de l'Institut panafricain de stratégies, elle ne peut en tirer aucune gloire.

Les chefs d'Etat africains semblent se soucier peu de la crise qui se joue actuellement en Syrie et qui mobilise de nombreuses chancelleries ailleurs dans le monde. Ont-ils raison, selon vous ?

Cheikh Tidiane Gadio : Non, en vérité je me désole personnellement que la voix de l'Afrique sur le conflit syrien soit très, très faible, ou même carrément inaudible. Seule peut-être l'Afrique du Sud s'est prononcée à un moment pour demander un traitement égal des deux parties... le Maroc aussi bien sûr, et les pays d'Afrique du Nord arabo-africains se sont prononcés, mais en général, l'Union africaine représentant donc nos chefs d'Etat, n'intervient pas tellement.

Si l'Afrique veut revendiquer sa juste place dans ce monde contemporain et dans la reconfiguration de la géopolitique mondiale, l'Afrique ne peut pas s'emmurer dans le silence, quand d'autres frères comme le peuple syrien subissent des bombardements chimiques. Si cela est avéré, c'est un crime de guerre et un crime contre l'humanité, et très probablement commis par le régime syrien lui-même.

S'ils communiquent peu, c'est peut-être parce qu'ils savent qu'ils ont peu d'influence sur les grands acteurs de ce dossier ?

Mais vous savez, les peuples ne doivent pas attendre qu'on leur donne un certificat de capacité à influer pour s'imposer. L'Afrique représente quand même plus du quart des pays membres des Nations unies.

Vraiment, je pense que ce qui se passe, c'est que notre capacité d'indignation en tant qu'Africains est en train de s'émousser pour plusieurs raisons. Peut-être que nous sommes saturés, immunisés un peu par rapport aux violences, surtout les violences historiques faites aux Africains ; l'esclavage, les violences coloniales et tout ça.

Et en plus, les crimes contre l'humanité, les crimes de génocide, dont on a accusé certains de nos régimes africains post-indépendants, du temps de Nkrumah, de Lumumba, Cheikh Anta Diop, Amilcar Cabral, Frantz Fanon jusqu'à Thomas Sankara, l'Afrique avait un discours sur les souffrances du monde et sur les souffrances de tout ce que l'on appelait à l'époque « les damnés de la terre ».

On ne parle pas seulement d'indignation, mais désormais d'éventuelles frappes contre les forces de Bachar el-Assad. Personnellement, seriez-vous choqué qu'une coalition de volontaires intervienne en Syrie sans mandat de l'ONU ?

Cela pose toute la grande contradiction du système international actuel. Je pense que ce système est profondément injuste. Il est injuste particulièrement par rapport à l'Afrique. Et je pense que tant que notre continent n'aura pas un siège de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, on ne pourra pas suivre les grandes décisions qui engagent ce monde.

Quand on tente de prendre des décisions au Conseil de sécurité, et que l'on n'obtient pas l'unanimité, alors effectivement certains pays prennent des décisions individuelles ou collectives. Et honnêtement, le cas de la Libye fait que tout le monde maintenant a des craintes par rapport à certaines décisions. Même avalisées par le Conseil de sécurité, elles peuvent être déformées par la suite et les mandats élargis.

Mais nous aussi, nous nous élevons vigoureusement contre les attitudes de la Russie, par rapport à la question syrienne. Ce qui se passe est une véritable tragédie et nous en sommes tous témoins. Je pense qu'il est urgent de poser une action.

Justement, sur cette question de la Libye, l'Afrique du Sud et l'Union africaine étaient fâchées parce qu'elles estimaient, comme vous, que l'intervention de l'Otan était allée bien au-delà du mandat. Est-ce que cela a laissé des traces ? Est-ce que cela va conduire des pays comme l'Afrique du Sud de nouveau à être prudents à se prononcer contre des frappes ?

Je répondrai oui et non. Oui, effectivement, l'expérience libyenne est restée une pilule très, très amère que les pays africains n'ont pas pu digérer. Parce que l'une des conséquences de ce qui s'est passé en Libye c'est la tragédie qui frappe aujourd'hui le Sahel et qui a failli faire tomber un des pays majeurs du continent africain, le Mali.

C'est un grand danger : les gens auront peur d'une décision prise par quelques Etats pour aller effectivement gérer le problème syrien. Quand je dis « non » maintenant, c'est que franchement, les Africains doivent se rendre compte aussi qu'un crime de guerre est un crime contre l'humanité. Si le bombardement d'armes chimiques est démontré et que c'est l'Etat syrien qui est responsable, cet Etat ne devrait avoir le soutien de personne !

Mais au Ministère des Affaires étrangères du Togo, qui est membre non permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, on met en garde face au risque d'un nouvel Irak. C'est-à-dire, à la fois d'un nouveau bourbier, et provoqué par des armes que l'on n'a finalement jamais trouvées ?

Il a parfaitement raison sur ce point. C'est pour cela que je dis que l'histoire joue un peu contre nous. Tous les démocrates du monde, tous ceux qui sont du côté du peuple syrien, vont souffrir de certaines erreurs récentes. Mais ces propos ne m'empêchent pas de dire qu'il est urgent d'agir en Syrie. Il faut arrêter les crimes du régime, si ces crimes sont avérés, surtout avec les bombardements à l'arme chimique. Récemment nous étions dans le cadre d'un panel réfléchissant sur la réforme des Nations unies. Nous, nous proposions que l'on arrête tous ces préalables et qu'on aille à un cessez-le-feu d'abord et à des négociations politiques. Mais aujourd'hui la donne a changé.

Si c'est prouvé, si c'est avéré, je pense que le monde entier doit accepter qu'on arrête Bachar el-Assad et son armée et ses milices. Autant que cela soit possible sous couvert de la communauté internationale, sinon les pays doivent peut-être exercer leur devoir de protection d'un peuple qu'on est en train de détruire littéralement sous nos yeux.

RFI

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