
MAURICE SOUDIECK DIONE : « DÉPLACER LE CENTRE DU POUVOIR VERS L’ASSEMBLÉE SERAIT UNE ERREUR »

Le débat sur les réformes institutionnelles continue d’alimenter les discussions au Sénégal. Pour Maurice Soudieck Dione, les changements constitutionnels récemment invalidés allaient bien au-delà d’un simple réaménagement des pouvoirs : ils remettaient en cause l’architecture institutionnelle héritée de la crise de 1962, qui, selon lui, a assuré plus de six décennies de stabilité politique. S’il plaide pour une rationalisation du présidentialisme, il met en garde contre toute évolution qui déplacerait le centre du pouvoir vers l’Assemblée nationale sans large consensus national.
Pour l’universitaire, le présidentialisme sénégalais constitue un « acquis » historique. Né des enseignements de la confrontation entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia en décembre 1962, ce modèle aurait permis au pays de préserver sa stabilité politique pendant plus de soixante ans.
Il estime toutefois que ce système n’est pas exempt de critiques. Selon lui, plusieurs ajustements demeurent nécessaires afin de mieux protéger les libertés publiques et renforcer l’État de droit. Il cite notamment les pouvoirs du procureur de la République, les dispositions relatives à l’article 80, les poursuites pour diffusion de fausses nouvelles ou encore le caractère quasi automatique du mandat de dépôt, qu’il juge contraire au principe de la présomption d’innocence.
L’analyste évoque également la nécessité de revoir les mécanismes de reddition des comptes, notamment en diversifiant les destinataires des rapports produits par les corps de contrôle, aujourd’hui principalement transmis au président de la République.
Un déséquilibre institutionnel redouté
En revanche, il considère que les réformes rejetées allaient beaucoup plus loin qu’une simple modernisation des institutions. À ses yeux, elles modifiaient profondément l’équilibre des pouvoirs en renforçant excessivement le Parlement au détriment du chef de l’État. Il rappelle que le président de la République est élu au suffrage universel direct et bénéficie, à ce titre, d’une forte légitimité démocratique. La Constitution, souligne-t-il, protège d’ailleurs le mode d’élection du chef de l’État contre toute révision.
Dans cette logique, faire émerger un Premier ministre disposant de prérogatives susceptibles de concurrencer celles du président créerait, selon lui, des risques de conflits institutionnels comparables à ceux qui ont conduit à la crise de 1962. L’universitaire critique également certaines propositions visant à multiplier les motions de censure tout en limitant fortement le droit de dissolution du président de la République. Un tel déséquilibre romprait, selon lui, la logique des « moyens d’action réciproques » entre l’exécutif et le législatif et modifierait, de fait, la nature même du régime politique.
Prévenir les tensions entre l’exécutif et le législatif
L’analyste observe déjà l’apparition de divergences au sein de la majorité au pouvoir. Sans dramatiser la situation, il invite les acteurs politiques à tirer les leçons de l’histoire.
Il rappelle que la crise de décembre 1962 était née d’un affrontement entre les pouvoirs exécutif et législatif, avant de dégénérer. Pour éviter que de telles tensions ne se reproduisent, il estime que les conflits politiques doivent être arbitrés par le suffrage universel plutôt que par des confrontations institutionnelles.
Selon lui, le Sénégal dispose d’un système électoral suffisamment solide pour permettre au peuple de trancher démocratiquement les différends politiques, à condition que tous les acteurs placent la préservation de la paix et de la stabilité nationale au-dessus de leurs ambitions.
La CNRI préférée aux Assises nationales
Comparant les différentes réflexions engagées sur les institutions, il distingue les orientations des Assises nationales de celles de la Commission nationale de réforme des institutions (CNRI). Selon lui, les premières s’orientaient vers un renforcement des pouvoirs du Premier ministre, dans une logique proche du régime parlementaire. À l’inverse, les propositions de la CNRI visaient davantage à encadrer les pouvoirs présidentiels tout en maintenant le chef de l’État comme « clé de voûte » des institutions.
Cette approche lui paraît davantage conforme à l’histoire politique sénégalaise. Il estime qu’une réforme institutionnelle ne peut être dictée par des circonstances politiques exceptionnelles ou par les rapports de force apparus depuis l’alternance de 2024.
Une opposition affaiblie, un duel qui se dessine
Interrogé sur la recomposition du paysage politique, l’universitaire estime que l’opposition traverse une période de faiblesse. Hormis le score obtenu par l’ancien Premier ministre Amadou Ba lors de la présidentielle, les autres candidatures n’ont pas réussi à s’imposer. À ses yeux, l’élection présidentielle de 2024 s’est apparentée à un référendum entre la continuité du régime précédent et la volonté de rupture exprimée par une majorité d’électeurs.
Cette configuration laisse aujourd’hui peu d’espace à une opposition structurée. Dès lors, estime-t-il, les principaux rapports de force pourraient désormais se jouer au sein même de la majorité issue de PASTEF. « Si une scission intervient au sein du PASTEF, ce parti pourrait devenir sa propre opposition », conclut-il, en soulignant que cette évolution pèsera fortement sur les prochains équilibres politiques du pays.





