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SERIGNE MOUSSA KA, « KHADIMOUL KHADIM », L’HOMME QUI A OFFERT SA VOIX AU MOURIDISME

a-la-une
29 juil. 2026
a-la-une

Il existe des hommes qui écrivent des livres. Et puis il y a ceux qui écrivent une mémoire.

Serigne Moussa Ka appartient à cette seconde catégorie. Plus d’un demi-siècle après sa disparition, ses vers continuent de résonner dans les daaras, les mosquées, les cérémonies religieuses et les foyers sénégalais. Ils traversent les générations sans perdre leur souffle, comme si leur auteur n’avait jamais posé sa plume.

Pour les mourides, il est « Wérékaanou Bamba », le chantre de Cheikh Ahmadou Bamba. Pour les historiens, il est un témoin privilégié de la naissance et de l’expansion du mouridisme. Pour les linguistes, il est celui qui a élevé le wolof au rang de grande langue de transmission religieuse. Mais lui refusait toutes les distinctions. Il ne signait qu’au nom de « Khadimoul Khadim », le serviteur du Serviteur, une manière de s’effacer derrière celui qu’il admirait plus que tout : Cheikh Ahmadou Bamba.

Né vers 1890 à Ndilki, près de Mbacké, Moussa Ka ne vient pas au monde dans une famille ordinaire. Son père, Serigne Ousmane Ka, plus connu sous le nom de Modou Ngagne Awa, dirige l’une des plus prestigieuses écoles coraniques de son époque. Des érudits qui marqueront durablement l’histoire religieuse du Sénégal y sont formés. Dans cet univers où le savoir est une vocation et la transmission un devoir, le jeune Moussa apprend très tôt que les mots peuvent être des actes de foi.

Le destin lui réserve pourtant une autre école : celle de Cheikh Ahmadou Bamba. Après la disparition de son père, il rejoint le fondateur du mouridisme à Thiéyène-Djolof pour lui prêter allégeance. Le disciple découvre alors un maître qui ne se contente pas de former des hommes, mais façonne des consciences.

La tradition rapporte qu’un jour, Moussa Ka présente au Cheikh des poèmes composés en arabe. La réponse est inattendue. Cheikh Ahmadou Bamba l’encourage à écrire désormais en wolof afin que son peuple comprenne les enseignements et puisse les transmettre à son tour. Ce conseil, simple en apparence, bouleverse l’histoire de la littérature sénégalaise. Ce qui n’était qu’une langue de conversation devient, sous la plume de Moussa Ka, une langue de spiritualité, de poésie et de savoir. À partir de cet instant, les vers coulent avec une fécondité exceptionnelle.

Il chante le Prophète Muhammad (PSL), raconte l’exil de Cheikh Ahmadou Bamba au Gabon puis en Mauritanie, célèbre Mariama Bousso, décrit Touba, retrace la vie des premiers compagnons du Cheikh, explique les exigences du mouride sincère, met en garde contre la décadence des mœurs, évoque les crises économiques et les bouleversements de son époque. Rien ou presque n’échappe à son regard. Son œuvre est à la fois une chronique religieuse, un traité de morale, une archive historique et un miroir de la société sénégalaise.

Avec plus de 13 600 vers recensés, certains chercheurs évoquent même une production dépassant les 20 000 vers, Serigne Moussa Ka laisse derrière lui l’un des patrimoines littéraires les plus impressionnants du Sénégal. Mais sa grandeur ne se mesure pas uniquement à la quantité de ses écrits. Elle réside dans sa capacité à rendre accessibles des savoirs complexes sans jamais les appauvrir. Il traduit l’érudition en émotion, la théologie en poésie, l’histoire en récit vivant.

Le poète n’est pourtant pas enfermé dans une seule confrérie. Son ouverture d’esprit frappe tous ceux qui l’approchent. Il compose également des hommages à des figures d’autres familles religieuses, entretient des relations fraternelles avec plusieurs érudits du pays et accueille les chercheurs venus recueillir son savoir. Sa maîtrise de la généalogie, de l’histoire du Sénégal et des sciences islamiques fait de lui une référence de son vivant, puis une source incontournable pour les universitaires après sa disparition.

Ceux qui l’ont connu racontent un homme qui ne possédait presque rien parce qu’il donnait tout. Un homme capable d’offrir son dernier repas, de réconcilier deux personnes en conflit, de préférer le silence à la gloire et le service aux honneurs. Cette humilité irrigue toute son œuvre. Malgré son immense talent, il ne se met jamais au centre du récit. Son héros reste toujours Cheikh Ahmadou Bamba.

Serigne Moussa Ka s’éteint en 1966. Pourtant, son œuvre continue de vivre avec une étonnante modernité. Son Barsâneaccompagne encore les célébrations du Gamou. Ses poèmes sont appris par cœur dans les daaras. Ses manuscrits nourrissent les recherches universitaires. Ses écrits continuent d’éclairer des milliers de fidèles, preuve que certaines plumes ne cessent jamais vraiment d’écrire.

Au fond, Serigne Moussa Ka n’a pas seulement chanté Cheikh Ahmadou Bamba. Il a offert au mouridisme sa mémoire poétique, au wolof ses plus nobles lettres de spiritualité et au Sénégal l’un des plus précieux héritages de sa littérature. Les générations passent, ses vers, eux, demeurent.

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