
17 SEPTEMBRE 1960 : AUX ORIGINES DU PREMIER GOUVERNEMENT DU SÉNÉGAL INDÉPENDANT

Il y a 66 ans, le Journal officiel de la République du Sénégal publiait les textes qui consacraient la première équipe gouvernementale du Sénégal indépendant. Nommé le 7 septembre 1960 sous l’autorité du président du Conseil Mamadou Dia, puis réorganisé deux jours plus tard, ce gouvernement est l’aboutissement d’une séquence politique commencée avec l’autonomie interne de 1957, poursuivie avec l’expérience de la Fédération du Mali et brutalement interrompue en août 1960. Derrière une simple liste de ministres se dessine alors la première architecture de l’État sénégalais souverain.
Une date qui doit être replacée dans son contexte
Le 17 septembre 1960 est aujourd’hui associé au premier gouvernement du Sénégal indépendant. Mais, sur le plan strictement juridique, la naissance de cette équipe gouvernementale se déroule quelques jours auparavant.
Le 7 septembre, le décret n°60-312 nomme Mamadou Dia président du Conseil, tandis que le décret n°60-313 porte nomination des membres du gouvernement. Le 9 septembre, le décret n°60-313 bis modifie la répartition entre les ministres des tâches et compétences qui leur sont confiées. Ces différents actes sont publiés dans le Journal officiel n°3400 du 17 septembre 1960.





Cette chronologie explique la place particulière de cette date dans la mémoire institutionnelle du pays : le 17 septembre est la date de publication officielle de la composition du premier gouvernement de la République indépendante, alors que sa nomination juridique remonte au 7 septembre.
Pour comprendre la portée de cet acte, il faut cependant remonter plusieurs années en arrière.
1957 : le Sénégal n’est pas encore souverain
Trois ans avant l’indépendance, le Sénégal dispose déjà d’un gouvernement, mais dans un tout autre cadre.
La loi-cadre Defferre du 23 juin 1956 ouvre la voie à une autonomie accrue des territoires africains de l’empire français. Le Sénégal met en place, en mai 1957, un Conseil de gouvernement. Pierre Lami, gouverneur français, en assure la présidence, tandis que Mamadou Dia en est le vice-président.

Le dispositif constitue une étape importante dans l’africanisation de la gestion politique, mais le Sénégal demeure alors un territoire français. Il ne dispose pas encore des attributs complets de la souveraineté.
Trois ans plus tard, le même Mamadou Dia se retrouve à la tête du gouvernement d’un État indépendant. Entre les deux dates, le paysage politique de l’Afrique de l’Ouest a été profondément bouleversé.
De l’autonomie à la Fédération du Mali
Après la disparition progressive de l’ancien cadre de l’Afrique occidentale française, les débats sur l’avenir politique des territoires africains se multiplient.
À la fin de 1958, le projet fédéral prend forme. Le Sénégal et le Soudan français, rejoints dans un premier temps par le Dahomey et la Haute-Volta, envisagent de constituer une Fédération du Mali. Ces deux derniers territoires se retirent finalement du projet. La Fédération ne réunit donc plus que le Sénégal et le Soudan.
Une Constitution fédérale est adoptée en janvier 1959. Le 4 avril 1959, un gouvernement fédéral est investi à Dakar. Le Soudanais Modibo Keïta en prend la présidence et le Sénégalais Mamadou Dia la vice-présidence. Léopold Sédar Senghor, de son côté, devient président de l’Assemblée fédérale.

Le Sénégal ne constitue donc plus seulement un territoire autonome : ses dirigeants participent à la construction d’un ensemble politique fédéral appelé à exercer des compétences propres.
La Fédération du Mali franchit une nouvelle étape le 20 juin 1960, lorsqu’elle accède à l’indépendance. Mais l’expérience ne durera que deux mois.
Août 1960 : la rupture
À l’été 1960, les relations entre les dirigeants sénégalais et soudanais se détériorent. Les désaccords portent notamment sur le fonctionnement des institutions fédérales et la répartition du pouvoir.
La crise éclate le 19 août 1960, alors que l’élection du président de la Fédération est prévue quelques jours plus tard. Dans la nuit du 19 au 20 août, le conflit institutionnel se transforme en crise politique ouverte.
Le 20 août, l’Assemblée nationale sénégalaise adopte les textes mettant fin au transfert de compétences à la Fédération, prononçant le retrait du Sénégal et proclamant l’indépendance de la République du Sénégal. Un document transmis aux Nations unies le même jour porte officiellement cette décision et la demande d’admission du Sénégal à l’Organisation.
La Fédération du Mali disparaît ainsi de fait. Le Soudan proclamera à son tour son indépendance le 22 septembre 1960, sous le nom de République du Mali. Pour le Sénégal, commence alors une nouvelle urgence : transformer une indépendance proclamée en institutions nationales opérationnelles.
Le 26 août, une nouvelle Constitution
L’éclatement de la Fédération rend nécessaire une nouvelle architecture institutionnelle.
La Constitution sénégalaise du 26 août 1960 succède au dispositif constitutionnel de la Fédération. Elle établit les institutions de la République indépendante et organise un exécutif dans lequel les responsabilités sont partagées entre le président de la République et le président du Conseil.
Léopold Sédar Senghor devient président de la République.
Mamadou Dia est appelé à diriger le gouvernement.

Le choix de Dia n’est pas anodin. En trois ans, il est passé de vice-président du Conseil de gouvernement sous l’autorité du gouverneur français à vice-président du gouvernement fédéral du Mali, puis à président du Conseil de la République du Sénégal.
Le parcours institutionnel de l’homme épouse ainsi celui du pays.
Le gouvernement du 7 septembre, publié le 17
Le premier gouvernement de la République indépendante est juridiquement constitué le 7 septembre 1960.
Le décret n°60-313 nomme ses membres. Deux jours plus tard, le décret n°60-313 bis modifie la répartition des tâches et compétences entre les ministres. Le Journal officiel du 17 septembre publie ces actes parmi les premiers textes du nouvel État.
À sa tête, Mamadou Dia cumule la présidence du Conseil et le portefeuille de la Défense nationale. Autour de lui se trouve une équipe qui rassemble plusieurs personnalités déjà engagées dans la vie politique sénégalaise et fédérale.
Doudou Thiam prend les Affaires étrangères. Gabriel d’Arboussier devient Garde des Sceaux, ministre de la Justice. Valdiodio Ndiaye est chargé de l’Intérieur. André Peytavin conserve les Finances. Le gouvernement comprend également François Dieng à l’Éducation nationale, Joseph Mbaye à l’Économie rurale, Ibrahima Sarr à la Fonction publique et au Travail, Alioune Badara Mbengue aux Travaux publics, à l’Habitat et à l’Urbanisme, ainsi que Obèye Diop à l’Information, à la Radiodiffusion et à la Presse.
S’y ajoutent les portefeuilles du Commerce, de l’Industrie et de l’Artisanat ; des Transports et Télécommunications ; de la Santé et des Affaires sociales ; de l’Enseignement technique et de la Formation des cadres ; de la Jeunesse et des Sports, ainsi que de l’Assistance et de la Coopération technique.
Une composition qui raconte les priorités du nouvel État
La liste des ministères n’est pas une simple répartition administrative. Elle permet de lire les priorités d’un pays qui doit désormais faire fonctionner son propre État.
Le portefeuille des Affaires étrangères prend une importance nouvelle. Le Sénégal doit désormais conduire ses relations internationales en son nom propre.
La Défense nationale devient une compétence directement rattachée au nouvel État. Dans le contexte de la rupture récente avec la Fédération du Mali, la maîtrise de la sécurité et des forces armées constitue un enjeu institutionnel immédiat.
Les Finances doivent permettre au pays d’organiser ses ressources publiques dans le cadre de sa souveraineté.
L’Économie rurale répond à la place centrale de l’agriculture dans l’économie sénégalaise.
L’Éducation nationale, l’enseignement technique et la formation des cadres répondent à une autre urgence : disposer progressivement des compétences nécessaires au fonctionnement d’une administration et d’une économie nationales.
Les Travaux publics, l’Habitat, l’Urbanisme, les Transports et les Télécommunications renvoient, eux, à la construction matérielle du nouvel État.
Enfin, la présence d’un ministère de l’Information, de la Radiodiffusion et de la Presse rappelle que le gouvernement doit aussi construire ses propres instruments de communication publique.
Des hommes nouveaux dans un cadre nouveau
L’indépendance ne provoque pourtant pas une rupture totale avec les équipes précédentes. Plusieurs membres du gouvernement de 1960 ont déjà occupé des responsabilités avant l’indépendance. Mamadou Dia, Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye, André Peytavin ou Alioune Badara Mbengue ont participé aux institutions gouvernementales de la période d’autonomie.
Cette continuité est révélatrice : le Sénégal indépendant doit rapidement transformer une administration existante en administration nationale. Il ne peut ni repartir de zéro ni se priver des compétences accumulées au cours des années précédentes.
La rupture est donc d’abord institutionnelle et politique : les mêmes hommes peuvent exercer des responsabilités comparables, mais ils le font désormais au nom d’un État souverain.
Un exécutif encore très différent de celui d’aujourd’hui
Le premier gouvernement indépendant ne fonctionne pas dans le cadre présidentiel que connaîtra plus tard le Sénégal. La Constitution de 1960 instaure un système dans lequel le président de la République et le président du Conseil occupent deux positions centrales au sein de l’exécutif. Cette organisation donnera au tandem Senghor-Dia une place déterminante dans les premières années de la République.
L’équilibre sera toutefois fragile. Les divergences politiques et économiques entre les deux hommes vont progressivement s’accentuer jusqu’à la crise de décembre 1962. La chute de Mamadou Dia entraîne alors une profonde réorganisation du système institutionnel. Une nouvelle Constitution, approuvée en 1963, renforce la fonction présidentielle.
Le gouvernement de septembre 1960 apparaît ainsi rétrospectivement comme le gouvernement fondateur d’un régime qui sera lui-même rapidement transformé.
Une indépendance qui devient concrète
Le 17 septembre 1960, le Sénégal n’en est donc plus à proclamer son indépendance : il commence à l’administrer.
C’est toute la portée historique de cette date.
Le 20 août, la souveraineté est proclamée.
Le 26 août, une nouvelle Constitution organise la République.
Le 7 septembre, Mamadou Dia est nommé président du Conseil et les membres du gouvernement sont officiellement désignés.
Le 9 septembre, la répartition des compétences ministérielles est ajustée.
Le 17 septembre, ces actes sont publiés au Journal officiel.
En moins d’un mois, le Sénégal passe ainsi de la rupture avec la Fédération du Mali à la mise en place d’un appareil gouvernemental national. Cette succession rapide des dates dit mieux que de longs discours la situation de l’époque : le jeune État doit simultanément affirmer sa souveraineté, assurer la continuité administrative, organiser ses institutions et préparer son insertion internationale. Le premier gouvernement est donc moins un aboutissement qu’un point de départ.
Derrière les noms des premiers ministres et les intitulés des portefeuilles se lit donc une transformation beaucoup plus profonde : celle du passage d’un territoire administré à un État qui s’administre lui-même.
Soixante-six ans plus tard, la date reste un repère essentiel pour comprendre les premières institutions de la République du Sénégal.





