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CONTRIBUTION : L’UNIVERSITÉ EST-ELLE FAITE POUR TOUS ? Par Ndèye Khar NDAO & Aïda Anna FALL.

a-la-une
13 mai 2026
a-la-une

En 2025, le Sénégal comptait 286 169 étudiants dans ses universités. Dans l’enseignement supérieur public, les étudiants sont répartis dans les universités publiques du pays, les Instituts et écoles de formation (ISEP, ESP, EPT, IPSL). Environ 9 étudiants sur 10 sont engagés dans le système LMD- Licence-Master-Doctorat, tandis que le reste poursuit les cycles courts ou d’autres formations (BTS, DUT, ISEP, …). Cette répartition montre à la fois une surpopulation des facultés classiques (droit, lettres, sciences, …) et une sous-valorisation des formations courtes, avec pour conséquences des dysfonctionnements de l’enseignement supérieur, induisant un taux de réussite et d’employabilité en deçà des attentes.

Ainsi, plusieurs questions se posent-elles. Au regard du contexte sénégalais, avec un secteur informel très important, une industrie encore embryonnaire, est-il pertinent d’orienter la majorité des bacheliers dans les universités ? Les formations proposées dans les universités publiques répondent-elles vraiment aux besoins réels du marché du travail et aux enjeux de développement ? Les étudiants qui demandent une orientation en enseignement supérieur ont-ils eu en amont toutes les informations nécessaires permettant un choix éclairé ?

Les études supérieures demandent des moyens : se loger, se nourrir, se déplacer, acheter du matériel informatique, acheter des livres, … ; un budget qui peut peser lourd sur certaines familles. Ce sont les raisons qui ont certainement poussé le président WADE à investir sur la jeunesse avec la généralisation des bourses. Toutefois, le constat est que, dans de nombreux cas, les bourses servent à régler des problèmes familiaux, et que certains étudiants vont à l’université pour percevoir la bourse comme on perçoit un salaire, à défaut d’avoir un emploi. Aujourd’hui, une question s’impose : cette généralisation n’a-t-elle pas poussé certains étudiants à s’inscrire par défaut, sans réel projet académique et/ou professionnel ? La réponse se trouve peut-être dans les résultats : un taux brut de diplomation de 16,91% sur les 3 premières années et un taux d’abandon précoce de 23,44%.

Beaucoup de diplômés de l’université se réorientent vers le secteur informel, l’entreprenariat ou sont obligés de faire une formation courte ou qualifiante pour trouver un emploi. Selon l’ANSD (Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie), le taux de chômage des jeunes, de 15 à 34 ans, était de 23,6% pour le troisième trimestre 2025.

Paradoxalement, dans le contexte économique du Sénégal, plus on est diplômé, plus on a du mal à trouver son premier emploi. Le taux d’insertion professionnelle des diplômés de l’université publique oscille entre 25 et 35%, tandis que celui des ISEP (Institut Supérieur d’Enseignement Professionnel) et des grandes écoles (ESP- Ecole Supérieure Polytechnique, EPT- Ecole polytechnique de Thiès, IPSL-Institut Polytechnique de Saint-Louis) tourne autour de 90%.

En effet, l’informel qui a besoin de profils rapidement opérationnels, moins qualifiés, moins diplômés, représente une part très importante du marché du travail. Cela amène aujourd’hui à questionner la pertinence de l’enseignement supérieur et de notre système éducatif en général.

Dans le document de référence Réunion mondiale sur l’éducation 2024, l’UNESCO reconnaît que l’enseignement supérieur doit être pertinent, c’est-à-dire aligné sur les besoins socio-économiques, culturels et professionnels : « Il faut placer l’équité et la pertinence au cœur de la transformation de l’éducation, en intégrant la prise en compte des défis contemporains dans toutes les matières… ». Ce n’est pas toujours le cas, d’où la nécessité de réformer les systèmes éducatifs.

Le gouvernement sénégalais, dans son agenda de transformation, a pour ambition de former 700 000 techniciens d’ici 2029, pour répondre à la forte demande de formation de la jeunesse. Il est bien beau de former, mais si le marché du travail ne peut pas absorber le flux de jeunes qui arrivent (forte disparité entre l’offre et la demande), ou encore si la formation ne correspond pas aux attentes des entreprises, le taux de chômage ne fera que grimper.

Le Sénégal enregistre chaque année près de 75 000 bacheliers, dont la majorité sollicite une inscription dans les universités publiques. S’il est indéniable que l’État doit créer les conditions pour absorber tous les bacheliers, la réalité est que l’université n’est pas adaptée à tous les profils. D’ailleurs, Howard Gardner disait « Il n’existe pas une seule intelligence, mais plusieurs formes d’intelligence ». Certains profils réussissent mieux dans des formations pratiques, d’où la nécessité de diversifier l’offre de formation et de l’adapter au contexte économique local.

Au-delà de l’anticipation des attentes du marché, il y a une déconstruction à faire ; le diplôme universitaire ne doit pas être un mythe social, mais un choix rationnel. Les autorités gagneraient à mettre en place une politique d’orientation moderne, adossée à une stratégie globale de transformation de l’enseignement supérieur qui valorise les formations professionnelles et techniques comme des voies légitimes de réussite.

Les pouvoirs publics semblent avoir pris la mesure de ces enjeux, en investissant dans les Instituts Supérieurs d’Enseignement Professionnel (ISEP). Depuis dix ans maintenant, l’État mise sur les spécificités régionales pour développer des formations courtes et en faire un indispensable levier pour lutter contre le chômage des jeunes.

Pourquoi parier sur les formations professionnelles, notamment les ISEP ? Ce sont des formations courtes (2 ans), pratiques (beaucoup de terrain), avec une forte employabilité et adaptées aux réalités économiques locales, car les diplômés sont rapidement opérationnels. Par exemple, l’ISEP de Thiès a formé plus de 7 300 étudiants en dix ans, dont près de la moitié sont des femmes, avec des taux d’achèvement quasi totaux et une insertion professionnelle élevée et rapide après l’obtention du diplôme. Environ 15 diplômés sur 100 ont créé leur propre entreprise.

En 2025, les inscrits en ISEP ne représentaient que 5,2% de la population estudiantine. L’objectif du gouvernement est d’atteindre un tiers des étudiants d’ici quelques années, mais cela nécessite une attention particulière au suivi et à l’insertion des diplômés, afin de ne pas reproduire les mêmes problèmes que ceux observés chez les diplômés des universités publiques.

Une autre raison de favoriser les formations professionnelles, est le développement des industries culturelles et créatives. Aujourd’hui, avec le développement exponentiel du numérique, l’économie créative africaine, regroupant, entre autres, la mode, la musique, le cinéma, le design et les contenus numériques, représente un potentiel énorme pour les jeunes. Par ailleurs, des formations adaptées doivent être développées, afin d’accompagner les initiatives privées et de soutenir les champions locaux, notamment grâce à des partenariats internationaux.

Le désengorgement des universités passe aussi par une refondation de notre système éducatif : création de bacs professionnels, développement de la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE), entre autres. Cette dernière permettrait, d’une part, à ces jeunes sans formation ni diplôme d’être « régularisés », afin d’accéder aux marchés publics et aux financements bancaires, et d’autre part, de réduire la part de l’informel.

Au-delà, il semble important que le ministère de l’Enseignement supérieur mène un suivi rigoureux et une analyse approfondie des indicateurs relatifs aux taux d’insertion par formation, afin d’assurer une veille en collaboration avec l’ensemble des partenaires publics et privés, pour une révision périodique des programmes, en tenant compte des besoins et des tendances du marché de l’emploi. Pour les nouvelles formations et/ou filières proposées, des études de faisabilité et d’opportunité doivent être menées en amont pour garantir l’adéquation des enseignements aux compétences recherchées par les entreprises.

Les organes de contrôle et de régulation de l’Enseignement supérieur doivent, à leur tour, tenir compte de ces paramètres et indicateurs dans leurs décisions d’attribution ou de renouvellement de l’accréditation des formations, car l’enjeu n’est plus seulement l’orientation des étudiants à l’université, mais la transformation de l’université en un outil d’insertion professionnelle et de développement économique. Une piste supplémentaire est l’investissement dans la recherche et l’innovation.

En effet, l’UNESCO dans son rapport intitulé « L’enseignement supérieur aujourd’hui et demain » (Mars 2026), souligne : « Aujourd’hui, les établissements d’enseignement supérieur ont beaucoup à apporter à la compréhension et à la résolution des défis contemporains, par leurs activités de recherche, d’enseignement et d’engagement communautaire ».

Investir dans la recherche et l’innovation permettrait de créer de nouveaux secteurs d’activité et de nouveaux besoins en compétences, offrant ainsi des débouchés concrets aux diplômés. Par ailleurs, ce n’est pas l’État qui crée des emplois, mais le secteur privé à travers ses initiatives. L’État doit donc encourager et accompagner les citoyens entreprenants et créatifs, qui contribuent à réduire le chômage, et nouer avec eux des partenariats féconds dans les domaines stratégiques tels que l’agro-industrie, le numérique, l’énergie (pétrole et gaz), le BTP et les infrastructures de pointe, car, en fin de compte, la véritable souveraineté réside dans la formation de citoyens capables de bâtir leur pays et de contribuer à son développement. En effet, faute de main-d’œuvre qualifiée, les entreprises sont parfois obligées de recourir à des expertises étrangères, notamment dans les secteurs du BTP et du pétrole.

Même si la hantise d’une année académique invalide s’est plus ou moins dissipée, les grèves récurrentes et les dysfonctionnements structurels de l’Enseignement supérieur demeurent. Alors, n’est-il pas temps de repenser l’université sénégalaise afin de produire moins d’étudiants qui

doutent, mais plus d’étudiants qui osent ?

Oui pour les études supérieures !

Non à une université qui devient une machine à créer des chômeurs !

Voix croisées : Ndèye Khar NDAO & Aïda Anna FALL.

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