
ABDOULAYE WADE « GORGUI » : UN SIÈCLE DE SOPI, DE COMBATS ET DE GRANDS CHANTIERS

Il y a des hommes politiques qui dirigent un pays. Et puis il y a ceux qui modifient durablement la manière dont un peuple se regarde lui-même. Abdoulaye Wade appartient à cette catégorie rare.
À cent ans, l’ancien président sénégalais continue d’occuper une place singulière dans la mémoire collective. Pour certains, il demeure le père de l’alternance démocratique. Pour d’autres, le bâtisseur des grands chantiers qui ont transformé Dakar. Pour ses adversaires, il reste une figure controversée dont le pouvoir fut marqué par les crises politiques, les tensions autour du troisième mandat et la montée en puissance de son fils Karim Wade.
Mais réduire Wade à ses controverses ou à ses réalisations serait passer à côté de l’essentiel. Car derrière « Gorgui » se cache un personnage beaucoup plus vaste : avocat, professeur d’université, économiste, théoricien, panafricaniste, opposant historique et stratège politique redoutable. Un homme qui, pendant plus d’un demi-siècle, a tenté de convaincre les Africains qu’ils avaient le droit de penser plus grand que leurs frontières.
Pour comprendre Abdoulaye Wade, il faut revenir bien avant le pouvoir. Bien avant le « Sopi ». Bien avant les foules. Né en 1926 dans un Sénégal encore sous administration coloniale, Wade grandit dans une époque où toute une génération africaine cherche sa voie entre domination coloniale, luttes d’indépendance et rêve panafricain.
Très tôt, il développe une curiosité intellectuelle peu commune. Là où beaucoup choisissent les carrières administratives classiques, lui se passionne pour le droit, l’économie, les statistiques et les mathématiques appliquées. Cette fascination pour les sciences économiques va profondément structurer sa vision politique.
Après ses études au Sénégal, il poursuit sa formation en France, notamment à Besançon et Grenoble, où il accumule diplômes et spécialisations avec une rigueur impressionnante. Droit public, économie politique, mathématiques appliquées, statistiques : Wade construit une formation multidisciplinaire rare pour son époque.
Ses proches raconteront plus tard qu’il pouvait passer des nuits entières à travailler. Cette passion pour les chiffres ne le quittera jamais. Même président, il continuera de lire plusieurs heures par jour, annotant lui-même ses dossiers jusque tard dans la nuit.
Peu de Sénégalais savent d’ailleurs qu’il est l’auteur de plusieurs ouvrages importants, parmi lesquels : Les mathématiques de l’analyse économique moderne, La doctrine économique du mouridisme, Un destin pour l’Afrique ou encore Une vie pour l’Afrique.
Chez Wade, la politique n’a jamais été séparée de la réflexion intellectuelle. Avant même son engagement partisan, il devient professeur puis doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université de Dakar.
Parallèlement, il exerce comme avocat. Et c’est précisément dans les tribunaux qu’il va vivre l’un des événements fondateurs de sa vie politique.
En 1962, le Sénégal indépendant traverse une crise majeure opposant Léopold Sédar Senghor à Mamadou Dia. Le jeune Abdoulaye Wade participe alors à la défense de Mamadou Dia aux côtés notamment de Robert Badinter. Cette affaire le marque profondément.
Il découvre les rapports de force du pouvoir, les limites du parti unique et la brutalité des affrontements politiques. Cette expérience nourrit progressivement sa conviction qu’aucune démocratie ne peut fonctionner sans opposition forte.
Mais à l’époque, la plupart des opposants africains choisissent une autre voie : l’exil, les mouvements clandestins ou les luttes armées. Wade refuse cette option. Comme le rappellera plus tard Ousmane Ngom, Abdoulaye Wade fait alors un choix inédit dans l’Afrique des années 1970 : créer un parti politique légal dans un système dominé par le parti unique.
En 1974, il fonde le Parti démocratique sénégalais (PDS). Le pari paraît presque impossible. Le Sénégal vit alors sous la domination politique du Parti socialiste. Dans une grande partie de l’Afrique, les opposants sont en exil, emprisonnés ou engagés dans des mouvements de libération. Mais Wade croit à une autre méthode.
Lui-même avait soutenu plusieurs mouvements africains, du FLN algérien aux mouvements indépendantistes lusophones en Angola ou au Mozambique. Il entretenait des liens avec plusieurs figures des luttes africaines et se voulait déjà profondément panafricaniste. Pourtant, il choisit la voie légale.
Cette stratégie surprend jusque dans le camp du président Senghor. Wade présente d’abord son parti comme un simple « parti de contribution », avant de le transformer progressivement en véritable contre-pouvoir. C’est d’ailleurs à cette époque que Senghor lui attribue le surnom de « Ndiombor », le lièvre rusé, tant il admire sa capacité tactique.
En quelques années, le PDS s’impose comme la principale force d’opposition du pays. Wade sillonne le Sénégal pendant plus d’un quart de siècle.
Il perd plusieurs élections, il est arrêté, il traverse des périodes de marginalisation politique, mais il ne renonce jamais. À mesure que les années passent, il cesse d’être seulement un chef de parti. Il devient le symbole vivant de l’opposition sénégalaise. Son slogan « Sopi » finit par incarner l’espoir du changement.
Mais derrière le militant continue toujours de vivre l’intellectuel panafricaniste. Très tôt, Wade considère que les frontières héritées de la colonisation empêchent l’Afrique de devenir une puissance mondiale. Il rêve d’une Afrique économiquement intégrée, dotée de grandes infrastructures continentales, d’une monnaie forte et d’institutions capables de peser face aux grandes puissances.
Cette vision le rapproche de plusieurs dirigeants africains, notamment Mouammar Kadhafi. Les deux hommes partagent certaines convictions panafricanistes et participent à plusieurs initiatives visant à renforcer l’intégration africaine. Mais Wade reste avant tout un pragmatique et un réfléchi. Contrairement à d’autres dirigeants plus radicaux, il refuse la rupture totale avec les partenaires occidentaux.
Comme le rappelle un de ses anciens collaborateurs, Wade pouvait critiquer durement les institutions internationales ou les partenaires étrangers, mais il ne rompait jamais le dialogue. Il contestait, il négociait, il cherchait des alternatives, mais il refusait l’isolement. Pour lui, le souverainisme ne pouvait exister sans puissance économique réelle.
Cette logique explique aussi sa diplomatie tournée vers la diversification des partenariats. Alors que beaucoup de dirigeants africains restent principalement tournés vers Paris, Wade développe des relations importantes avec le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou encore le Koweït. Son objectif est clair : éviter toute dépendance unique. Cela ne l’empêche pas de maintenir des relations avec la France. Il critique régulièrement la Françafrique et réclame des relations fondées sur l’égalité entre partenaires.
Après vingt-six années d’opposition, l’histoire bascule finalement en mars 2000. À 74 ans, Abdoulaye Wade remporte l’élection présidentielle face à Abdou Diouf. Le Sénégal connaît sa première alternance démocratique. L’ancien opposant entre au palais présidentiel avec l’énergie d’un homme qui a attendu toute sa vie ce moment.
Très vite, il lance de grands projets : Autoroute à péage, Aéroport de Diass, échangeurs, modernisation de la corniche, monument de la Renaissance africaine, le Grand Théâtre National, Festival mondial des Arts nègres, GOANA, NEPAD entre autres. Wade veut démontrer que le Sénégal et l’Afrique peuvent rêver grand.
Ousmane Ngom raconte d’ailleurs qu’au moment où Wade leur montre le futur site de l’aéroport de Diass, il n’y avait que de la broussaille. Beaucoup pensent alors qu’il rêve trop loin. Wade fait dégager le terrain par l’armée et réussit même à faire atterrir un avion militaire sur place pour prouver que son projet était réalisable. Cette scène résume presque toute sa personnalité. Wade aimait défier le réel.
Lors de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008, il lance également la GOANA, la Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance, avec l’objectif d’accélérer l’autosuffisance alimentaire du Sénégal.
Au niveau continental, il participe à la création du NEPAD avec Thabo Mbeki, Olusegun Obasanjo et Abdelaziz Bouteflika afin de promouvoir une nouvelle doctrine du développement africain fondée sur les infrastructures, les investissements et l’intégration régionale.
Mais comme toutes les grandes figures politiques, Wade porte aussi ses zones d’ombre.
L’affaire Babacar Sèye constitue l’une des plus anciennes controverses associées à son nom. Dans le contexte extrêmement tendu des années 1990, il est mis en cause dans l’enquête sur l’assassinat du vice-président du Conseil constitutionnel avant d’être finalement blanchi par la justice.
Une fois au pouvoir, d’autres critiques émergent. La montée en puissance de son fils Karim Wade dans les affaires de l’État alimente les accusations de concentration du pouvoir autour du cercle familial.
Puis vient la question du troisième mandat. En 2011 et 2012, sa volonté de briguer un nouveau mandat provoque l’une des plus importantes contestations populaires de l’histoire récente du Sénégal. Le débat autour du ticket présidentiel et du quart bloquant cristallise les tensions.
Pour beaucoup de Sénégalais, cette séquence contraste fortement avec l’image de l’opposant historique qui avait incarné la lutte pour l’alternance démocratique.
Mais même ses adversaires reconnaissent une chose : Abdoulaye Wade a profondément transformé le Sénégal politique. Il a contribué à installer durablement la culture de l’alternance démocratique. Il a décomplexé toute une génération d’Africains.
Abdoulaye Wade répétait souvent que les Africains n’avaient rien à envier aux autres peuples. Cette conviction l’avait conduit jusque dans des débats intellectuels à Paris où il affrontait des penseurs occidentaux qui remettaient en cause la place de l’Afrique dans l’histoire. Pour lui, l’Afrique devait cesser de se considérer comme périphérique. Elle devait croire en elle-même.
À cent ans, « Gorgui » appartient désormais à la mémoire historique du Sénégal. Et peut-être que le groupe Pape et Cheikh résumait déjà tout lorsqu’il chantait : « Gorgui doyalougnou ». Comme une manière de dire qu’au-delà des controverses, des débats et des générations qui passent, certains hommes continuent de représenter une expérience, une mémoire et une vision qui dépassent leur propre personne.
Car Abdoulaye Wade n’a jamais simplement voulu gouverner un pays. Il a passé sa vie à essayer de convaincre les Africains qu’ils avaient le droit de penser plus grand que leurs frontières, plus grand que leurs moyens du moment et parfois même plus grand que leur époque.





