
CHEIKHNA CHEIKH SAAD BOUH ABIHI, LE CHEIKH DES DEUX RIVES

« Ô mon Seigneur, fais de moi le sable sur lequel a marché Ton Messager. »
Dans cette formule de Cheikhna Cheikh Saad Bouh, il y a peut-être la meilleure manière d’entrer dans l’intimité spirituelle de cet homme que la mémoire religieuse a retenu comme l’un des grands maîtres de son époque. Descendant du Prophète Mouhamed (PSL), héritier d’une prestigieuse lignée spirituelle et fils de Cheikhna Cheikh Mouhamed Fadel, fondateur de la Fadiliyya, Saad Bouh aurait pu faire de son ascendance un motif de grandeur. Il en fait, au contraire, un appel à l’effacement. Le descendant du Prophète dit vouloir être le sable foulé par ses pas.
Toute sa trajectoire semble porter cette contradiction féconde : une destinée exceptionnelle, mais une spiritualité tournée vers l’humilité ; une influence qui finit par atteindre les rois, les gouverneurs et les savants, mais un enseignement qui ramène constamment l’homme à la maîtrise de son propre ego.
Né en 1848 dans le Hodh mauritanien, Saadou Abihi « le bonheur ou la fierté de son père » grandit dans l’entourage de Cheikhna Cheikh Mouhamed Fadel. Dans cette maison, le savoir religieux et la spiritualité ne sont pas deux univers séparés. Le jeune Saad Bouh reçoit de son père son éducation, sa formation spirituelle et les fondements d’une pensée qui l’accompagnera toute sa vie. Très tôt, sa précocité est relevée par les récits transmis dans son entourage. À dix-huit ans, son père l’autorise à partir vers l’Ouest avec une mission qui va donner une autre dimension à son existence : porter son enseignement au-delà du Hodh et établir la voie dans de nouvelles contrées.
Le jeune homme quitte alors sa terre natale et s’engage vers le Trarza. Ce départ est le premier grand tournant de son parcours. Il ne part pas vers un territoire acquis à sa cause, mais vers une région où son nom est encore inconnu et où les équilibres religieux, tribaux et politiques sont solidement établis. Il lui faudra donc s’imposer non par la force, mais par la connaissance et la constance.
Son installation dans le Trarza ne se fait d’ailleurs pas sans heurts. Les travaux de Rahal Boubrik décrivent les résistances auxquelles il doit faire face, notamment de la part de certaines élites religieuses et du pouvoir politique local. Saad Bouh est accusé de vouloir étendre son influence et finit même, selon le récit qu’il donne lui-même des événements, par être présenté comme un sorcier ou un homme dangereux auprès de l’émir Sidi Mohamed Ould Lahbib.
Un débat est organisé avec les savants de la région. L’épisode, transmis par Saad Bouh puis repris par l’historiographie, marque un moment important dans son implantation au Trarza. Celui qui était arrivé comme un étranger gagne progressivement la reconnaissance de ceux qui contestaient son autorité. Les disciples se multiplient, les lieux d’enseignement se développent et sa réputation dépasse désormais le cadre de son premier territoire d’accueil.
Mais Saad Bouh ne semble jamais considérer le Trarza comme une limite. Son regard se porte vers le sud, vers le fleuve Sénégal et vers cette autre rive où l’attendent des sociétés en pleine transformation.
Le fleuve et la lumière de Saint-Louis
En 1872, à vingt-quatre ans, Saad Bouh arrive à Saint-Louis. La ville est alors la capitale de la colonie du Sénégal, un centre politique et commercial majeur, mais également un lieu où se rencontrent les savants, les lettrés et les représentants des différentes autorités religieuses.
Il y arrive avec ses disciples et installe son campement aux environs de la ville. Dans la tradition rapportée par ses disciples, cette arrivée est associée à plusieurs récits de lumière et de prodiges. Le savant saint-louisien Khaly Madiakhaté Kala aurait notamment salué la venue du Cheikh dans des vers évoquant une lumière apparue sur l’horizon. Ces récits appartiennent à la mémoire spirituelle construite autour du personnage, mais ils traduisent aussi quelque chose de plus concret : Saad Bouh ne restera pas longtemps un visiteur venu de l’autre côté du fleuve. Son influence va rapidement s’étendre.
Il parcourt le Sénégal, rencontre des hommes de savoir, noue des relations avec des chefs politiques et religieux et forme des disciples qui repartiront à leur tour dans leurs différentes régions. Du Fouta au Cayor, du Djolof au Baol et jusqu’au Saloum, son enseignement trouve des relais. Des maîtres coraniques viennent rechercher auprès de lui une ouverture spirituelle ; des hommes déjà instruits dans les sciences religieuses deviennent ses disciples et retournent ensuite transmettre ce qu’ils ont reçu.
C’est là l’une des grandes forces de son œuvre : Saad Bouh ne se contente pas de rassembler des fidèles autour de sa personne. Il forme des hommes capables de poursuivre l’œuvre loin de lui. Son influence se construit ainsi par la transmission, jusqu’à atteindre la Gambie, la Guinée et le Mali.
Parmi ceux qui gravitent autour de son enseignement figurent plusieurs grandes figures religieuses et intellectuelles de la région. Cheikh Oumar Foutiyou Ly, Cheikh Déthialaw Seck, Cheikh Moussa Kamara et Cheikh Mouhamadou Aly Sow ne sont que quelques-uns des noms associés à cette vaste chaîne de transmission. Leur présence dans différentes régions du Sénégal contribue à faire de l’enseignement de Saad Bouh une réalité profondément enracinée dans les sociétés de la sous-région.
Quand le pouvoir vient chercher le religieux
Cette influence spirituelle finit naturellement par intéresser les pouvoirs politiques.
À la fin du XIXe siècle, le Sénégal et la Mauritanie vivent au rythme de la progression française, de l’affaiblissement des pouvoirs traditionnels et des luttes pour le contrôle des routes commerciales. Le fleuve Sénégal constitue alors un axe stratégique et le Trarza occupe une position importante dans les échanges entre les deux rives.
Dans ce contexte, Saad Bouh apparaît comme un interlocuteur que les autorités ne peuvent ignorer. En 1881, le gouverneur Lanneau le reçoit à Saint-Louis et cherche notamment à bénéficier de son influence auprès de Lat Dior, dans le contexte des tensions autour du chemin de fer.
La scène est révélatrice du poids acquis par le religieux. Le pouvoir colonial dispose de l’administration et de la force militaire, mais il sait que l’autorité exercée sur les consciences ne se décrète pas. Saad Bouh, lui, n’a ni palais ni armée. Son pouvoir repose sur autre chose : le respect que lui accordent les populations et l’influence que son enseignement lui permet d’exercer auprès de certains chefs et savants.
Cette relation avec l’administration française sera souvent interprétée de manière simpliste. Saad Bouh a effectivement dialogué avec les autorités coloniales et intervient dans plusieurs situations de médiation. Il contribue également à sauver des voyageurs européens en danger dans le Sahara. Mais les travaux historiques montrent que son rapport à la présence française relève davantage d’un accommodement pragmatique que d’une adhésion au projet colonial. Sa priorité reste la protection des populations, la liberté de pratiquer leur religion et la poursuite de son œuvre d’enseignement.
Cette position prend tout son sens lorsqu’on regarde son œuvre politique et religieuse dans son ensemble.
Le choix de la paix
En 1906, Saad Bouh écrit à son frère Ma El Aïnin une lettre qui deviendra l’un des textes les plus importants associés à son nom : la Nasiha.
Le contexte est celui d’une Afrique musulmane profondément bouleversée par la conquête coloniale. Les résistances armées se multiplient, les territoires sont disputés et les grandes figures religieuses doivent déterminer la conduite à tenir face à une puissance militaire supérieure.
Saad Bouh choisit l’argumentation.
Dans sa lettre, il mobilise les références religieuses, l’histoire et le raisonnement politique pour défendre l’idée que les conditions d’une guerre sainte ne sont pas réunies et que la préservation des vies doit primer. Son raisonnement l’amène à privilégier le combat intérieur, le jihad an-nafs, plutôt que l’affrontement armé.
Une phrase résume cette position : « Qui prend les armes s’éloigne de la vertu. »
Cette formule ne doit pas être isolée de son époque. Elle est la réponse d’un religieux à un moment précis de l’histoire, mais elle éclaire aussi toute sa conception de l’action. Saad Bouh croit à la transformation de l’homme par le savoir et la spiritualité. Il ne renonce pas à l’action ; il en change les moyens.
Chez lui, la conquête n’est pas nécessairement celle d’un territoire. Elle peut être celle d’une conscience.
Le maître et l’écrivain
Cette conviction traverse ses écrits.
Saad Bouh est souvent évoqué à travers son statut de saint, son réseau de disciples ou les récits de ses miracles. Pourtant, derrière cette mémoire spirituelle se trouve un homme de plume dont la production est considérable. Les recensements disponibles lui attribuent plusieurs dizaines d’ouvrages, certains allant jusqu’à 95 textes consacrés au soufisme, au droit musulman, aux sciences religieuses et à la poésie.
Parmi eux, Nourou Siratil Moustaqim occupe une place particulière. Dans cette œuvre composée de 666 vers, Saad Bouh décrit le cheminement du disciple vers Dieu et insiste sur la nécessité de purifier son comportement avant de prétendre atteindre l’élévation spirituelle. Sincérité, patience, pudeur, tolérance, maîtrise de soi et endurance sont présentées comme les qualités indispensables du croyant.
Ce texte permet de comprendre quelque chose d’essentiel chez Saad Bouh : sa spiritualité n’est pas seulement une quête de connaissance religieuse. Elle est une pédagogie de l’homme.
Le disciple doit apprendre à vaincre ce qui, en lui, peut devenir un obstacle à sa relation avec Dieu. L’orgueil, la jalousie, la colère et les passions doivent être combattus. La connaissance n’a de sens que lorsqu’elle transforme celui qui la reçoit.
C’est probablement ce qui explique la place accordée à la formation dans son parcours.
Nimjatt, l’école du désert
À partir de 1909, Saad Bouh s’établit à Nimjatt. Le lieu devient progressivement le centre de son activité religieuse et intellectuelle. Des étudiants venus du Sénégal, de Mauritanie, du Mali et de Guinée y affluent pour étudier le Coran, la théologie, le droit musulman, la langue arabe et la littérature.
Nimjatt devient alors bien plus qu’un lieu de résidence, c’est une école.
Le maître prenant de l’âge voit défiler des générations de disciples. Certains resteront auprès de lui, d’autres repartiront vers leurs villages et leurs pays avec la responsabilité de transmettre ce qu’ils ont appris.
Son œuvre est désormais devenue plus grande que sa personne. Lorsque Cheikhna Cheikh Saad Bouh s’éteint à Nimjatt, le 22e jour du Ramadan 1917, à l’âge de 69 ans, il laisse derrière lui un réseau qui dépasse largement les frontières de son pays natal.
Le fleuve qu’il avait traversé en 1872 n’est plus une frontière, il est devenu un lien.
Le Cheikh des deux rives
C’est peut-être dans cette image que réside toute la singularité de Saad Bouh. Il est né en Mauritanie, mais son œuvre ne s’est jamais limitée à la Mauritanie. Il a vécu entre le désert et le fleuve, entre la tradition et les bouleversements de son siècle, entre le spirituel et le politique.
Il a connu les savants et les chefs, les disciples et les gouverneurs. Il a dialogué avec le pouvoir sans réduire son message à la politique. Il a choisi la médiation lorsque la confrontation risquait de coûter des vies. Il a écrit lorsque les armes semblaient être la seule réponse. Et surtout, il a formé des hommes pour que son enseignement puisse continuer sans lui.
Sa filiation prophétique a contribué à son prestige, mais c’est par son œuvre que son nom s’est enraciné. Il avait hérité d’un nom, il a laissé un chemin.
Aujourd’hui encore, Nimjatt demeure un lieu de convergence pour les fidèles qui viennent se recueillir auprès de celui que ses disciples considèrent comme leur maître. Au Sénégal, en Mauritanie et dans plusieurs pays de la sous-région, des familles continuent de transmettre son enseignement et de faire vivre les foyers religieux issus de son œuvre.
Plus d’un siècle après sa disparition, les mots de Saad Bouh n’ont donc pas cessé de voyager, ils ont traversé le temps comme lui avait traversé le fleuve. Et peut-être que le meilleur résumé de son parcours reste cette phrase qui lui est attribuée : « Qui prend les armes s’éloigne de la vertu. »
Entre le Hodh et le Trarza, entre Nimjatt et Saint-Louis, entre les deux rives du fleuve Sénégal, Cheikhna Cheikh Saad Bouh Abihi aura choisi de combattre autrement : par le savoir, par la spiritualité, par la transmission et par cette conviction profonde que la plus difficile des conquêtes reste celle de l’homme sur lui-même.





