
SYNDICALISME AU SÉNÉGAL : DU RAIL COLONIAL AUX CENTRALES MODERNES, HISTOIRE D’UN ACTEUR AU CŒUR DES LUTTES SOCIALES ET DU POUVOIR POLITIQUE

Le syndicalisme sénégalais ne naît pas dans les textes de loi. Il prend racine dans les premières formes d’organisation du travail. Dès 1885, la corporation des charpentiers du Haut Sénégal parvient à s’imposer comme interlocuteur face au patronat. Sans cadre juridique, sans reconnaissance officielle, ces travailleurs posent pourtant les bases d’une action collective structurée.
Cette capacité à s’organiser précède l’existence même des syndicats. Elle annonce une constante de l’histoire sociale sénégalaise : les travailleurs n’ont jamais attendu l’autorisation pour revendiquer.
Le rail, creuset du mouvement ouvrier
Avec le développement du chemin de fer, une nouvelle classe de travailleurs émerge. Les lignes Dakar–Saint-Louis et Dakar–Niger deviennent les artères de l’économie coloniale. Elles vont aussi devenir le foyer des premières grandes mobilisations.
En avril 1919, les cheminots déclenchent une grève qui paralyse le trafic. Parmi les figures qui vont structurer cette dynamique, on retrouve Ibrahima Sarr, leader emblématique du mouvement cheminot, qui jouera plus tard un rôle déterminant dans la grève du Dakar–Niger. Pendant plusieurs mois, cette mobilisation impose un rapport de force inédit face à l’administration coloniale.
En 1925, la grève gagne en organisation. Elle s’appuie sur une coordination plus structurée, annonçant les formes modernes du syndicalisme. En 1938, puis dans les années suivantes, les mobilisations s’intensifient, malgré l’absence de véritable droit syndical.
Magatte Codou Sarr et Moïse Bâ : les passeurs d’idées
Derrière ces luttes, des figures moins visibles jouent un rôle essentiel. Magatte Codou Sarr et Moïse Bâ, marins sénégalais formés au contact des milieux ouvriers français à Marseille, introduisent les idées syndicales et marxistes en Afrique de l’Ouest.
De retour au Sénégal, Magatte Codou Sarr organise les anciens soldats et marins démobilisés après la Première Guerre mondiale. Il contribue à diffuser une culture politique nouvelle, fondée sur la solidarité ouvrière et la lutte collective.
1945–1948 : l’entrée dans l’histoire politique
Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement syndical change de dimension. Les grèves de 1945-1946, puis celle de 1947-1948, marquent un tournant.
Des figures comme Abass Guèye, syndicaliste influent, incarnent cette nouvelle génération engagée à la fois dans les luttes sociales et dans la vie politique. Les revendications dépassent désormais le cadre professionnel. Elles portent sur l’égalité entre Africains et Européens et sur la fin des discriminations.

Le syndicalisme devient alors un acteur central de la contestation coloniale. Il fédère au-delà des entreprises et s’inscrit dans une dynamique d’émancipation.
Entre politique et syndicalisme : l’ère des alliances et des fractures
À la fin des années 1950, les relations entre syndicats et partis politiques se resserrent. Léopold Sédar Senghor, futur président, s’appuie sur des figures syndicales comme Abass Guèye pour asseoir son influence. En 1951, leur alliance électorale marque une étape importante dans l’imbrication entre mouvement ouvrier et pouvoir politique.
Mais cette proximité ne va pas sans tensions. La création de l’Union générale des travailleurs d’Afrique noire en 1957 incarne une volonté d’autonomie, portée notamment par des militants comme Ibrahima Sarr. Cependant, les divergences stratégiques, notamment autour du référendum de 1958, provoquent des scissions durables.
Madia Diop : la figure de la contestation et de l’équilibre
Parmi les figures majeures du syndicalisme sénégalais, Madia Diop occupe une place centrale. Ancien cheminot, militant panafricaniste, opposant au régime de Senghor, il incarne un syndicalisme à la fois contestataire et stratégique.

Exilé, emprisonné à plusieurs reprises, il revient sur le devant de la scène dans les années 1980. À la tête de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal, il développe une ligne d’équilibre : maintenir le dialogue avec le pouvoir tout en portant les revendications des travailleurs. Son approche, souvent qualifiée de « jeu de balancier », lui permet de préserver l’influence de la centrale, tout en évitant une rupture frontale avec l’État.
1968 : la convergence des luttes
En mai 1968, le Sénégal connaît une crise majeure. Étudiants et travailleurs descendent dans la rue. La grève générale décrétée par les syndicats met le régime en difficulté. Des figures comme Iba Der Thiam, alors proche des milieux syndicaux enseignants, participent à cette dynamique de contestation. La mobilisation aboutit à des concessions importantes, notamment une revalorisation du salaire minimum. Mais cet épisode marque aussi un tournant. Le pouvoir prend conscience du potentiel de déstabilisation du syndicalisme.
La CNTS et la “participation responsable”
En 1969, la création de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal marque une nouvelle phase. Sous la direction de Doudou Ngom, puis de Babakar Diagrari et plus tard Pierre Mor Mada Diop, la centrale s’inscrit dans la doctrine de la « participation responsable ».
Les syndicats sont appelés à accompagner les politiques publiques. Ils bénéficient en contrepartie d’un accès aux institutions et à certaines ressources. Mais cette proximité avec le pouvoir suscite des critiques et alimente des tensions internes.
Les années 1980 : l’émergence des syndicats autonomes
Face à l’essoufflement du modèle centralisé, de nouvelles figures émergent.
Mademba Sock, à la tête de l’Union nationale des syndicats autonomes, incarne un syndicalisme plus indépendant. Il s’illustre notamment dans les luttes au sein de la Senelec, où il s’oppose aux politiques de privatisation.
Dans le secteur de l’éducation, Madior Diouf joue un rôle clé dans la structuration du syndicalisme enseignant. D’autres acteurs comme Mamadou Diop Castro contribuent à l’extension du mouvement dans les collectivités territoriales.
Parallèlement, des figures féminines comme Rose Basse, Fambaye Fall Diop ou Fatou Ndongo Dieng participent activement aux mobilisations, même si leur rôle reste souvent sous-estimé dans les récits historiques.
Un syndicalisme toujours en recomposition
Depuis l’alternance politique de 2000, le paysage syndical sénégalais s’est profondément transformé. Le lien organique avec le pouvoir s’est affaibli, sans disparaître totalement. De nouvelles centrales ont émergé, accentuant la fragmentation du mouvement.
Aujourd’hui, le syndicalisme doit faire face à des défis majeurs. L’extension du secteur informel, la précarisation de l’emploi et la diversification des formes de travail compliquent l’organisation des travailleurs. Plus d’un siècle après ses premières formes d’organisation, le syndicalisme sénégalais reste un acteur central de la vie sociale et politique.
Son histoire est celle d’un mouvement en constante adaptation, porté par des figures marquantes, traversé par des tensions, mais toujours ancré dans une réalité : la défense des travailleurs. Entre autonomie revendiquée et influence politique, il continue d’évoluer dans un équilibre fragile. Et c’est sans doute dans cette tension que réside sa véritable identité.





