
BAAY ABDOULAYE NIANG, L’HÉRITAGE D’UNE VOIX IMMORTELLE

Il y a des voix que le temps ne parvient pas à ensevelir. Elles se cachent dans une note, une respiration, une façon de faire vibrer un mot. Puis, des années plus tard, quelqu’un reprend le même chemin vocal et les souvenirs remontent à la surface.
C’est ce qui s’est produit autour de Moukhadimat, durant la période du Magal de Touba. Dans la prestation du Kurel Hizbut-Tarqiyyah Darou Khoudoss, dirigé par Matar Diène, un passage du Khassida a réveillé une mémoire ancienne.
Pas seulement à cause des vers de Cheikh Ahmadou Bamba. Mais à cause d’une manière de les chanter.
« Usuudun halal ahdaa masaabiihu fid dujaa / Wa kullun shujaa-un ra-sa zil kufri yajza-u. »
Des lions pour les ennemis, des flambeaux dans les ténèbres ; des hommes courageux face à ceux qui les affrontent.
Pour beaucoup de ceux qui ont connu les récitations de Baay Abdoulaye Niang, l’oreille a immédiatement reconnu quelque chose. Sur le « ra » de ra-sa, le chanteur avait une manière bien particulière d’insister, de reprendre la note, de la faire durer avant de poursuivre le vers.
Matar Diène et ses partenaires ont repris cette inflexion.
Un « ra ». Une note répétée. Une manière de suspendre le temps.
Et soudain, Baay Abdoulaye Niang était de nouveau là, pas son visage, pas son corps, pas sa voix enregistrée mais quelque chose de plus difficile à saisir : sa manière de faire vivre les Khassaïdes.
C’est peut-être ainsi que survivent les grands passeurs. Ils disparaissent, mais laissent derrière eux des gestes que d’autres reproduisent sans toujours mesurer qu’ils portent une part de leur histoire.
Le souvenir tient parfois à une seule note
Baay Abdoulaye Niang n’était pas seulement connu pour la puissance de sa voix. Il avait une manière de poser les Khassaïdes qui lui appartenait. Une voix à la fois veloutée et imposante. Limpide, rythmée, capable de tenir une assemblée en haleine. Mais surtout une interprétation où certains mots ou certaines notes semblaient bénéficier d’un traitement particulier.
Le « ra » de« ra-sa » en est devenu l’un des marqueurs.
Ce détail peut paraître insignifiant à celui qui découvre aujourd’hui ses récitations. Pour ceux qui ont grandi avec elles, il suffit pourtant à réveiller tout un univers : les longues nuits religieuses, les rassemblements, les Magal, les cassettes qui circulaient de main en main et cette voix qui semblait ne jamais fatiguer.
Lorsque Moukhadimat a été repris avec cette même insistance, la mémoire auditive a fait le reste, le temps s’est effacé. Une génération a reconnu Baay Abdoulaye Niang dans une voix qui n’était pas la sienne.
Et c’est là que commence véritablement l’histoire de son héritage.
Un enfant de daara devenu une voix nationale
Né en 1927 à Diourbel, Abdoulaye Niang entre très tôt dans l’univers de l’apprentissage coranique. En 1932, alors qu’il est encore enfant, son père, Mor Absa Niang, le confie à El Hadji Moukhsine Diop. Il y restera une dizaine d’années avant de poursuivre son apprentissage auprès de Tahirou Dièye, à Saint-Louis.
C’est dans cette ville que les Khassaïdes prennent une place déterminante dans son existence. Après la prière de Takussan, les élèves se consacrent à l’apprentissage des écrits de Cheikh Ahmadou Bamba. Abdoulaye Niang mémorise les textes. Il apprend leur rythme, leur respiration, leur articulation. Mais il apprend surtout à les faire entendre.
Avec ses camarades de daara, il accueille à la gare ferroviaire de Saint-Louis les hôtes mourides de passage dans la ville. À l’arrivée des trains, les chants résonnent. La gare devient ainsi l’une des premières scènes d’un homme qui n’imagine probablement pas encore que sa voix parcourra bientôt tout le pays.
En 1943, le jeune Abdoulaye Niang participe avec son groupe au Magal de Touba. Une étape fondatrice. Serigne Modou Moustapha Mbacké, alors Khalife général des mourides, récompense le groupe avec 1 500 francs. Le geste marque le début d’une longue aventure.
De Magal en Magal, la voix voyage
Après cette première expérience, Abdoulaye Niang prend progressivement son envol. Il constitue sa propre troupe avec des proches et commence à multiplier les prestations. Les régions du Sénégal deviennent son terrain de récitation. Diourbel, Saint-Louis, Dakar, Thiès, Kaolack… La troupe se déplace au gré des rencontres religieuses.
Une seule région échappe à son itinéraire : la Casamance, qu’il regrettait de ne jamais avoir visitée. Son agenda finit par prendre des proportions impressionnantes. Près de 160 rencontres religieuses par an, selon ses souvenirs. La France et la Côte d’Ivoire l’accueillent également.
Il raconte avoir parfois enchaîné trois nuits de chants sans dormir. Pendant vingt ans, il exerce même sans l’aide d’un haut-parleur. Sa voix doit porter seule. Elle porte tellement qu’elle finit par devenir une référence.
Les prestations se multiplient. Les sollicitations aussi. Abdoulaye Niang devient l’un de ces chanteurs dont la présence suffit à donner une autre dimension à une rencontre religieuse.
Il ne chantait pas pour faire fortune
La célébrité aurait pu transformer Abdoulaye Niang en artiste commercial. Il en prend pourtant une autre direction. Il ne réclame pas de cachet. Les récompenses arrivent autrement. De l’argent, des billets pour La Mecque, des terrains, des cadeaux.
En Côte d’Ivoire, on lui offre notamment son premier billet pour La Mecque. Il y reçoit également une télévision et 400 000 francs, une somme considérable à l’époque.
Serigne Abdou Khadre Mbacké, alors Khalife général des mourides, lui aurait offert sept terrains destinés aux membres de son groupe. À Guet-Ndar, un homme lui remet un jour une boîte remplie de bijoux en or alors qu’il est en pleine récitation. Le lendemain, Abdoulaye Niang rend le cadeau. Il estime que celui qui l’avait offert n’était plus véritablement conscient de son geste.
Il raconte aussi, avec un humour désarmant, avoir reçu à plusieurs reprises des propositions de mariage en guise de récompense. Dix-sept fois, selon son propre récit. Il refuse. Ce qui l’intéresse n’est pas là.
« Je ne faisais pas ce travail pour m’enrichir », expliquait-il. Sa conception de la récitation était ailleurs : transmettre les écrits de Serigne Touba. Il résumait lui-même cette philosophie avec une simplicité remarquable : il chantait pour « œuvrer pour Dieu ».
Une voix sans studio
Le paradoxe est saisissant. L’un des chanteurs de Khassaïdes les plus populaires de son époque n’a jamais véritablement construit son œuvre autour d’un studio d’enregistrement. Ses chansons ont pourtant circulé partout.
Les prestations étaient enregistrées directement lors des cérémonies religieuses. Les cassettes étaient ensuite reproduites, vendues, échangées et écoutées dans les maisons, les daaras et les lieux de rassemblement. Sa voix voyageait sans qu’il ait besoin d’un producteur.
Un jour, Philip Senghor, fils du président-poète Léopold Sédar Senghor, lui propose de réaliser des enregistrements. Abdoulaye Niang refuse de signer. Il se méfie des contrats et de la possibilité qu’un producteur finisse par monopoliser ses œuvres. Il préfère que ses chants restent accessibles à tous.
Cette décision, qui pouvait sembler prudente à l’époque, explique aussi aujourd’hui le caractère particulier de son héritage : Baay Abdoulaye Niang n’a pas laissé une discographie classique. Il a laissé une mémoire sonore.
Quand la voix s’est arrêtée
Puis arrive 1990, après près d’un demi-siècle de récitations, la voix qui avait parcouru le Sénégal se brise. La scène se déroule lors d’une cérémonie de réception organisée au retour de La Mecque du mari de la chanteuse Kiné Lam. Abdoulaye Niang termine sa mission, puis ses cordes vocales ne répondent plus. Le silence s’installe brutalement.
L’homme qui avait pu chanter trois nuits d’affilée se retrouve incapable de faire entendre le moindre son. Il part en France pour se faire soigner. Six mois. Plusieurs médecins. Aucun ne détecte d’anomalie particulière dans sa gorge. Rien ne revient.
Pendant son séjour, une autre histoire commence à circuler au Sénégal : Abdoulaye Niang serait mort. Il raconte avoir été déclaré mort à plusieurs reprises, jusqu’à cinq fois. La confusion vient notamment du fait qu’un autre Abdoulaye Niang se trouvait lui aussi en France pour des soins mais le plus étonnant reste à venir.
Le jour où la voix est revenue
De retour au Sénégal, Abdoulaye Niang demeure privé de voix.Un jour, Sokhna Maïmouna Mbacké, fille de Cheikh Ahmadou Bamba, lui demande de chanter. Il s’exécute et la voix revient. « C’était comme si je n’avais jamais été malade », racontera-t-il. Autour de lui, l’étonnement est total.
Lui qui était resté des mois sans pouvoir parler retrouve soudain son instrument. L’épisode restera comme l’un des récits les plus marquants de sa vie. Mais la maladie finit malgré tout par mettre un terme à sa carrière publique. Le chanteur se retire progressivement. La voix ne disparaît pourtant pas. Elle entre dans les mémoires.
Une influence qui dépasse sa génération
Abdoulaye Niang n’a pas seulement laissé des chansons, il a laissé une façon de chanter, une façon d’articuler, une façon d’insister sur une note, une façon de donner au texte une respiration.
C’est cette dimension de son héritage que la reprise de Moukhadimat par le Kurel de Darou Khoudoss remet particulièrement en lumière. Lorsque Matar Diène reprend le passage de ra-sa et insiste à son tour sur le « ra », il ne reproduit pas simplement une mélodie.
Il réactive une signature vocale.
Et derrière cette signature, c’est toute une école informelle qui apparaît : celle des chanteurs qui apprennent en écoutant, mémorisent en répétant et transmettent en reproduisant les inflexions de ceux qui les ont précédés.
Baay Abdoulaye Niang a ainsi influencé plusieurs générations de chanteurs de Khassaïdes. Certains ont repris ses morceaux. D’autres se sont inspirés de ses cadences.
Son héritage a également trouvé refuge dans sa propre famille.
Ses enfants ont appris auprès de lui. Ndèye Fatou Niang, notamment, a poursuivi cette voie et produit à son tour des récitations de Khassaïdes, dont Yobalou Magalgui, sorti en 2011.
Le père avait donc transmis plus qu’un répertoire, il avait transmis une méthode.
La dernière transmission
Baay Abdoulaye Niang s’éteint en mars 2020, à l’âge de 93 ans, dans sa demeure de Saint-Louis, l’homme disparaît, la voix reste.
Elle reste dans les archives familiales, dans les anciennes cassettes, dans les souvenirs de ceux qui l’ont écoutée durant leur jeunesse. Elle reste surtout dans les interprétations de ceux qui, consciemment ou non, reprennent quelque chose de sa manière.
Et puis il y a ces moments comme celui du Magal, un kurel entonne Moukhadimat, les vers de Cheikh Ahmadou Bamba s’élèvent :
« Usuudun halal ahdaa masaabiihu fid dujaa / Wa kullun shujaa-un ra-sa zil kufri yajza-u. »
Puis arrive ce fameux « ra », Matar Diène insiste, la note revient, elle résonne et dans cette infime répétition, ceux qui ont connu Baay Abdoulaye Niang reconnaissent immédiatement quelque chose de lui.
C’est peut-être cela, finalement, la postérité d’un artiste de la voix, ne pas être oublié parce que son nom est régulièrement prononcé, mais être reconnu sans même que son nom soit prononcé, une note suffit, un rythme, une inflexion, un « ra » et toute une génération se souvient de Baay Abdoulaye Niang.





