
JOJ DAKAR 2026 : LES VALEURS OLYMPIQUES À L’ÉPREUVE DU QUOTIDIEN SÉNÉGALAIS

Ce matin, Dakar s’est réveillée comme d’habitude. Le car rapide a klaxonné avant même les premiers rayons du soleil, Baay Mouride a rouvert son thermos de café Touba au coin de la rue, et quelqu’un, quelque part, a déjà expliqué à son voisin qu’« il est trop tard pour changer quoi que ce soit ». Pourtant, quelque chose est différent : le monde est arrivé.
Aujourd’hui, la cérémonie d’ouverture lance officiellement les Jeux olympiques de la jeunesse. Pour la première fois, l’Afrique accueille un événement olympique, et c’est chez nous, au pays où l’on vous offre le thé avant de vous demander votre nom.
Chez nous, quand un invité de marque s’annonce, toute la maison se met en mouvement. On sort les plus beaux draps, on prépare le thiéboudiène, on demande à la petite de repasser un coup de balai, et tout le monde répète « ça va aller », avec l’assurance de ceux qui en ont vu d’autres. Mais ce matin, l’invité n’est plus annoncé : il est sur le pas de la porte.
Les JOJ, c’est exactement cela : un grand invité, une maison préparée avec soin et tout un quartier qui commente depuis le trottoir, chacun persuadé qu’il aurait mieux disposé les chaises.
La chance, la vraie
Soyons sérieux un instant, car le sujet le mérite. Des milliers de jeunes du monde entier ont posé leurs valises chez nous. Ils goûteront le café de Baay Mouride, se tromperont de car rapide, se feront gentiment surfacturer un collier et tomberont amoureux du pays malgré eux. Quant à la flamme, elle a déjà fait le tour du Sénégal, sous les ndawrabines, yéla et les téléphones brandis.
Pour une fois les caméras chercheront autre chose que la pirogue et la crise. Elles trouveront le gamin de Pikine qui court plus vite que son ombre, la fille de Guédiawaye qui fixe son adversaire droit dans les yeux, et le vieux du coin qui explique à tout le monde comment il aurait organisé la course. Pour un pays dont la jeunesse passe tant de temps à scruter l’horizon de l’océan, le message est précieux : ton avenir peut aussi s’écrire ici, sous ton propre soleil.
Voilà pour la belle image. Descendons maintenant dans la rue, car c’est là que se mesure une vraie réussite.
Ceux qui ont dû céder leur place
Une ville qui reçoit le monde doit se préparer, et c’est normal. Mais allez voir Badiène, qui servait le petit-déjeuner aux travailleurs pressés, avec son café, son pain-beurre et ses beignets, au coin d’une rue, à l’endroit où l’on lui a demandé de ne plus s’installer. Elle ne vous parlera pas d’olympisme. Elle vous dira, avec la dignité de celles à qui l’on n’a pas laissé le choix : « On m’a demandé de partir, mais personne ne m’a dit où aller. »
Son loyer n’a pas été suspendu pour l’occasion, et les repas de ses enfants n’attendent pas la fin de la compétition. Le soir, elle rentre avec la même question que ses voisins de trottoir, dont les étals ont disparu un matin : « Où vais-je travailler demain ? » [À compléter : lieux, nombres et témoignages précis de personnes déplacées, avec prénoms ou initiales, quartier et date ; ajouter, si elle existe, la réponse des autorités sur le relogement ou l’accompagnement.]
L’ordre dans la ville est nécessaire, personne de sensé ne dira le contraire. Mais l’accompagnement l’est tout autant : prévenir, dialoguer, proposer une solution. La teranga ne consiste pas à libérer une chaise pour l’invité en oubliant où l’on a envoyé celle qui l’occupait.
Si les Jeux nous enseignent le fair-play, qu’il commence par celles et ceux qui vendent au bord de nos routes.
Ceux qui ne regarderont rien, mais qui réclameront la médaille
Parlons maintenant de nous, les supporters de salon. Nous sommes un peuple extraordinaire. Il y a celui qui déclare, devant son ataya, avec l’air profond de qui a tout compris à la vie : « Les JOJ, ça ne me concerne pas. » Il n’ira pas au stade, ne suivra aucune épreuve et ne saura citer le nom d’aucun de nos athlètes. Il a ses raisons : le transport qui coûte cher, les factures qui s’accumulent, la fatigue d’un quotidien où une médaille ne rembourse aucun crédit.
Puis viendra le soir où un jeune Sénégalais montera sur le podium. Et là, miracle national : toutes les télévisions s’allumeront. Le même homme, qui jurait n’avoir rien à voir avec cette histoire, hurlera plus fort que le commentateur. Le groupe WhatsApp du quartier explosera. Le voisin qui ne l’avait jamais salué jurera l’avoir connu tout petit. Un cousin éloigné retrouvera soudain un lien de parenté longtemps oublié. Le garçon qui s’entraînait pieds nus sur un terrain sablonneux, et que personne n’avait remarqué pendant des années, appartiendra désormais à toute la famille, à toute la rue, à tout le pays.
Et le jour où l’athlète perdra ? Le décor changera. Le même monsieur, devenu sélectionneur national depuis son canapé, se redressera avec gravité : « Ils n’ont pas mis les moyens, ils n’ont rien préparé. » La victoire a mille parents, tous présents au baptême. La défaite, elle, est orpheline et cherche un coupable.
Soyons justes : sur la préparation des athlètes, les moyens alloués et l’état des infrastructures, il y a de vraies questions à poser, et le débat est sain. Mais une critique qui n’apparaît que dans la défaite ressemble davantage à un alibi qu’à une analyse. Celui qui exige des médailles sans jamais avoir encouragé son enfant à courir, cotisé pour le maillot du club du quartier ou aidé l’entraîneur payé en mercis pourrait baisser un peu le ton.
Car on adore le podium, mais le podium n’est que la dernière marche. Avant, il y a l’escalier : le réveil à cinq heures, la chaussure trouée, le terrain plein de cailloux, le repas sauté, la mère qui se demande si le sport donnera du pain. Cet escalier-là, la télévision ne le montre presque jamais. C’est pourtant lui qui fabrique les champions.
Ce que les valeurs olympiques nous demandent, gentiment mais fermement
L’olympisme repose sur trois valeurs : l’excellence, le respect et l’amitié. Le fair-play est l’esprit qui les relie. Chacune nous regarde droit dans les yeux.
L’excellence. Chez nous, on a parfois fait du « ndank ndank » une excuse plutôt qu’une patience : le chantier qui traîne, le rendez-vous à « l’heure sénégalaise », le « on verra » qui devient « jamais ». Un athlète ne négocie pas avec le chronomètre, celui-ci ne connaît ni cousin ni « grand frère » à appeler pour venir à la rescousse, il dit : dix secondes, c’est dix secondes.
Le respect. Dans nos rues, le feu rouge est devenu une suggestion polie, le trottoir un parking, le sachet plastique un tapis déroulé devant la porte du voisin. Sur les allées du Centenaire, celui qui brûle le feu rouge passe souvent pour le plus débrouillard.
Et puis il y a nos pilotes de scooter et de « Jakarta », ces champions de MotoGP qui s’ignorent. Sens interdit, trottoir, slalom entre les piétons : aucun code de la route ne résiste à leur talent. Le tout sur des routes étroites où il suffit qu’un charretier s’arrête pour que toute la circulation s’arrête avec lui, et que chacun klaxonne comme si le cheval allait comprendre. Le casque, lui, reste souvent accroché devant la moto, quand il n’est pas oublié à la maison. Un sprinteur qui part avant le coup de pistolet est disqualifié. Chez nous, celui qui démarre avant le feu vert est parfois applaudi.
On demande à nos athlètes une discipline que nous ne nous imposons pas toujours à nous-mêmes. Et sur la route, contrairement au stade, une faute ne coûte pas une disqualification : elle coûte parfois une vie.
L’amitié entre les peuples. Là, avouons-le, nous sommes champions du monde : nous accueillons l’étranger mieux que personne. Mais réservons-nous cette teranga aux visiteurs ? Que reste-t-il de notre « kersa », de notre « suturë », quand on se déchire sur les réseaux sociaux et qu’on se méfie de son voisin parce qu’il ne pense pas comme nous ? Le dialogue vaut mieux qu’un message de motivation posté le Lundi matin à l’aube.
Le fair-play, enfin : gagner sans écraser, perdre sans accuser le monde entier. Appliquons-le à nos débats, à nos concours, à nos querelles de quartier. Cela nous changerait déjà beaucoup.
Et après ?
Le Sénégalais d’en bas n’est pas dupe. Il lit les chiffres de loin, mais il lit très bien entre les lignes. Il sait que la fête a un prix, et il a le droit de demander : « Et après ? » Quand les délégations seront reparties, que les drapeaux seront rangés et que le dernier bus de visiteurs aura repris la route de l’aéroport, que restera-t-il à l’enfant de la Médina, de Parcelles, de Thiaroye ou de Keur Massar ?
Les stades, les salles, les terrains, les piscines, les formations : tout cela doit servir aux jeunes des quartiers, et non rester derrière un cadenas en attendant la prochaine grande occasion. Le véritable héritage d’un grand événement ne se mesure pas au nombre d’inaugurations, mais à l’usage que les enfants en feront dans cinq ans.
Alors oui, réjouissons-nous. Allons au stade, crions, portons nos couleurs, mangeons trop, rions fort. On a le droit de faire la fête, c’est même un devoir quand on est Sénégalais. Mais pendant ces quelques jours, laissons aussi les Jeux nous regarder. Qu’ils trouvent un pays qui s’applique à lui-même ce qu’il exige de ses athlètes : la rigueur, le respect, l’entraide, la parole tenue.
Dans les gradins, il y aura des jeunes de seize ans qui rêvent. Dans nos quartiers, il y a des jeunes de seize ans qui attendent. Ce sont les mêmes. Entre eux, il n’y a souvent que la chance d’avoir été vus.
Citius, altius, fortius, disent les Jeux : plus vite, plus haut, plus fort. Chez nous, on ajoutera, avec le sourire en coin : ensemble. Et pas seulement le soir de la victoire.
Cheikh Hassana Fall
Journaliste, amoureux des valeurs olympiques et des valeurs sénégalaises





