
SERIGNE ALIOU CISSÉ « BABOUL HADARA » : CELUI À QUI BAYE NIASS CONFIA LES CLÉS DE MÉDINA

À Médina Baye, il suffit parfois de prononcer son nom pour que celui de Baye Niass s’invite aussitôt dans les conversations. Serigne Aliou Cissé appartient à cette génération d’hommes dont l’existence semble indissociable de celle du maître qu’ils ont servi. Pendant plus d’un demi-siècle, il aura accompagné Cheikh Al Islam El Hadji Ibrahima Niass dans les moments de savoir, de prière, de voyage, de construction et d’épreuve, jusqu’à devenir, après sa disparition, le premier khalife de la communauté. Mais son histoire ne commence ni dans la fonction de khalife ni dans les responsabilités qui feront de lui l’un des personnages les plus importants de Médina Baye. Elle commence beaucoup plus tôt, dans le Saloum, à Diossong, en 1906, avec un enfant dont personne ne pouvait encore imaginer qu’il consacrerait un jour sa vie à une mission spirituelle qui dépasserait largement les frontières de son village natal.
Diossong est alors le village fondé par son grand-père maternel, Samba Thiané Cissé. Aliou y grandit dans un environnement où le Coran, le savoir religieux et le travail constituent les fondations de l’éducation. À seize ans, conformément aux recommandations de son père, il quitte pourtant cette terre familiale pour prendre la direction de Kaolack. Ce départ, qui pourrait n’apparaître que comme une étape ordinaire dans la vie d’un jeune homme en quête de savoir, va devenir le point de départ d’une relation qui marquera durablement l’histoire de la Fayda Tijaniyya. À Léwna Niassène, El Hadji Abdoulaye Niass accueille le jeune garçon et demande à son fils Ibrahima de l’installer auprès de lui. Les récits transmis par la famille racontent qu’ils partagent alors la même chambre, et même le même lit, jusqu’au mariage de celui qui deviendra plus tard Baye Niass. Entre les deux jeunes hommes commence ainsi une proximité qui ne sera jamais rompue.
Aliou Cissé devient le disciple de Cheikh Ibrahima Niass et, sous sa direction, se plonge dans l’étude de disciplines aussi diverses que la grammaire, le droit, la théologie, la linguistique, le soufisme et la littérature. Sa formation est suffisamment solide pour que Baye Niass lui-même le désigne comme « la porte d’entrée du savoir », une formule qui résume la place qu’il occupait dans la transmission des connaissances au sein de la Hadra. Il ne s’agissait pas seulement d’un homme capable de réciter ou d’enseigner : Serigne Aliou Cissé devint progressivement l’un des rouages essentiels de l’organisation de Médina Baye, chargé notamment de l’enseignement du droit et de l’éducation spirituelle des talibés, de la suppléance du Cheikh lorsqu’il était absent, de la direction des wazifa et des séances de zikr, mais aussi de la rédaction de correspondances et de la délivrance de diplômes.
Cette science, pourtant, ne l’éloigna jamais de la simplicité de la vie quotidienne. Les témoignages réunis par la presse autour de sa mémoire résument son existence autour de trois occupations : apprendre le Coran, enseigner le Coran et aller aux champs. Cette association entre le savoir et le travail dit beaucoup de l’homme qu’il était. Chez Serigne Aliou, la connaissance religieuse n’était pas destinée à nourrir une quelconque distinction sociale ; elle devait se traduire dans la conduite, dans l’éducation, dans le service et jusque dans le rapport à la terre. Celui qui pouvait être appelé pour une question de droit islamique pouvait tout aussi bien se retrouver dans ses champs avec ses disciples, parce que le travail faisait partie, lui aussi, de l’éducation qu’il entendait transmettre.
Lorsqu’il s’installe à Médina Baye, la cité n’a encore rien de la grande ville religieuse qu’elle deviendra. Il y a les premières cases, les daaras et cette communauté en construction autour de Baye Niass. Serigne Aliou Cissé s’installe dans les premiers temps de la fondation de la cité et y construit des cases servant à la fois de logement et d’école coranique. En 1947, il s’établit dans la maison qui restera associée à son nom et qui deviendra progressivement un lieu d’accueil pour les nombreux disciples venus d’autres pays d’Afrique pour étudier auprès de Baye Niass et s’abreuver à la source de la Fayda. Des Nigérians, des Ghanéens, des Nigériens, des Tchadiens, des Libériens et bien d’autres trouvent dans cette maison un refuge, un cadre d’apprentissage et, pour certains, une véritable famille d’adoption.
Cette ouverture sur l’extérieur correspond déjà à la vocation internationale que Médina Baye allait prendre. Mais pour Serigne Aliou Cissé, accueillir ne signifiait pas seulement ouvrir une porte. Il fallait également éduquer, encadrer et parfois corriger. Les récits consacrés à sa vie décrivent un homme d’une grande rigueur, soucieux du comportement des talibés, de leur assiduité au travail et du respect des principes religieux. Il n’aimait pas l’oisiveté et pouvait envoyer aux champs celui qui passait trop de temps à ne rien faire. Dans sa conception de la vie spirituelle, la foi ne dispensait pas du travail et la connaissance ne pouvait être séparée de la discipline. Cette rigueur explique aussi le rôle qu’il joua dans l’organisation du cadre de vie de Médina Baye, où il s’opposa aux pratiques qu’il considérait comme étrangères à la sobriété religieuse qu’il voulait préserver.
Mais l’homme sévère avec les disciples savait aussi se montrer profondément généreux avec les plus vulnérables. Ses proches racontent qu’il avait l’habitude de distribuer chaque matin de l’aumône et qu’il conservait notamment du pain dans un grand sac pour les enfants. Il ne supportait pas de voir quelqu’un souffrir de faim. Ce détail, apparemment banal, éclaire pourtant une dimension essentielle de sa personnalité : chez lui, la piété n’était pas uniquement affaire de prières, de récitations et d’enseignements ; elle se manifestait aussi dans la capacité à soulager une souffrance immédiate. Le pain donné à un enfant devenait ainsi une autre manière de servir Allah.
À mesure que Médina Baye grandit, la confiance de Baye Niass envers son disciple se renforce. Serigne Aliou Cissé devient son homme de confiance, celui à qui l’on peut confier les affaires délicates, les correspondances, certains dossiers sensibles et les responsabilités qui exigent à la fois discrétion, science et loyauté. Une exposition consacrée à Cheikh Ibrahima Niass évoque même plus d’un millier de correspondances entre les deux hommes, alors que leurs concessions n’étaient séparées que d’environ deux cents mètres. Derrière ces chiffres se dessine une relation faite d’une proximité quotidienne exceptionnelle, mais aussi d’une confiance intellectuelle et spirituelle peu commune.
Baye Niass ne se contentait d’ailleurs pas de lui confier des responsabilités ; il parlait de lui avec une considération particulière. Une tradition rapportée dans plusieurs sources lui attribue cette parole : « Tant que vous voyez Serigne Aliou Cissé, sachez que je suis toujours avec vous. » Une autre formule, rapportée par ses proches, le présente comme le guide des enfants et des disciples de Baye Niass. Ces paroles prennent une dimension particulière lorsque l’on sait que le Cheikh allait bientôt disparaître et laisser derrière lui une communauté immense qui devait désormais apprendre à continuer son chemin sans sa présence physique.
Il y eut aussi le testament. Rédigé à Paris en 1974, le document fut remis à Serigne Aliou Cissé, qui le conserva sans l’ouvrir jusqu’après le décès de Baye Niass. Lorsqu’il fut finalement ouvert devant la commission chargée de recenser les biens et les dispositions laissés par le Cheikh, il confirma la place particulière que celui-ci avait réservée à son disciple. Le testament le désignait comme khalife auprès de sa famille et de ses disciples et lui demandait de veiller sur les siens, tout en recommandant aux enfants du Cheikh de le respecter comme ils avaient respecté leur père.
Cette confiance allait prendre tout son sens après la disparition de Baye Niass en 1975. Celui qui avait passé sa vie à servir le maître devait désormais porter la responsabilité de son héritage. Serigne Aliou Cissé devint alors le premier khalife de Baye Niass, fonction qu’il assuma jusqu’à son propre rappel à Dieu en 1982. Son khalifat ne fut pas une rupture avec ce qu’il avait été auparavant ; il fut plutôt l’aboutissement naturel d’une vie consacrée au service. L’érudit continua d’enseigner, l’imam de conduire la prière, l’éducateur de veiller sur les talibés et le serviteur de préserver ce que son maître lui avait confié.
Il mourut le 11 avril 1982, à l’âge de 76 ans. Sept années seulement séparaient sa disparition de celle de Baye Niass. Dans le deuil qui saisit alors Médina Baye, une phrase rapportée par les sources consacrées à sa mémoire résume peut-être mieux que toutes les biographies la place qu’il occupait dans la communauté : « Maintenant, Médina est orphelin, Baye Niass vient de mourir. » Baye Niass était pourtant parti depuis sept ans, mais pour ceux qui avaient connu Serigne Aliou Cissé, quelque chose de sa présence semblait continuer à travers cet homme qui avait partagé sa vie, porté ses enseignements et prolongé sa mission.
C’est sans doute ce qui rend son parcours si particulier. Serigne Aliou Cissé n’a pas seulement été le premier khalife de Baye Niass ; il a été l’un de ceux qui ont donné une forme concrète à l’œuvre du Cheikh. Il a enseigné quand il fallait enseigner, administré quand il fallait administrer, prié quand il fallait diriger la prière, cultivé quand il fallait travailler la terre, accueilli quand un disciple arrivait de loin et donné quand quelqu’un avait besoin de lui. Sa grandeur, dans les récits transmis par ceux qui l’ont connu, ne tient donc pas uniquement à son érudition ou à la fonction qu’il a exercée, mais à cette capacité rare à faire de la connaissance une responsabilité et de la foi un service quotidien.
À Médina Baye, son souvenir continue d’être entretenu par une ziarra annuelle qui rassemble des fidèles du Sénégal et de plusieurs pays. Mais au-delà de la cérémonie et des hommages, son héritage demeure surtout dans une certaine idée du disciple : celui qui apprend sans s’enorgueillir, qui sert sans compter et qui demeure fidèle à son maître jusque dans les responsabilités les plus lourdes. Serigne Aliou Cissé aura ainsi traversé son époque sans jamais chercher à se placer au-dessus de sa mission. Il aura vécu auprès de Baye Niass, puis dans sa succession, avec la même disposition intérieure : servir Dieu en servant les hommes.
C’est peut-être pour cela que sa mémoire demeure si intimement liée à celle de Baye Niass. Il n’a jamais cherché à prendre sa lumière ; il a passé sa vie à la refléter. Et lorsque les fidèles de Médina Baye prononcent encore aujourd’hui son nom avec respect et affection, ils ne se souviennent pas seulement d’un khalife disparu en 1982. Ils se souviennent d’un homme dont toute l’existence semble avoir été construite autour d’une seule fidélité : apprendre de son maître, servir sa communauté et consacrer sa vie à Allah.
Qu’Allah lui accorde Sa vaste Miséricorde, élève son rang parmi Ses serviteurs vertueux et fasse perdurer le bénéfice de son savoir, de son œuvre et de son enseignement auprès des générations qui continuent de marcher sur les chemins de la Fayda.





